Le château du Rau et ses panneaux peints

 

M. BACLER D’ALBE-DESPAX

PRESIDENTE D’HONNEUR DE LA SOCIETE DE BORDA

- 1963 -

Au printemps dernier, le musée, en voie de formation, d'une ville de Floride, Saint‑Pétersburg, reçut un don qui intéressa vivement son directeur, Mr Rexford Stead. C'est un ensemble d'environ vingt panneaux de bois, à bordures Louis XVI, dont la partie supérieure est ornée de peintures : transpositions de fables, scènes de chasse, paysages avec églises ou châteaux.

Les donateurs étaient les « Schenley Industries »; ces panneaux avaient entouré, pendant une trentaine d'années, la salle à manger de leur siège social, à New-York. Seule chose connue à leur sujet, ils provenaient d'un petit château de France, près de Dax.

Mr Rexford Stead, désireux d'en savoir davantage, écrivit au maire de Dax qui, ignorant tout de la question, fit passer la lettre à la Société de Borda. Et notre président nous mit au courant, lors de la séance de juin 1963.

Très vieille Chalossaise, je fus capable de fournir immédiatement le renseignement. Les boiseries peintes, devenues propriété du musée de Saint-Pétersburg, proviennent du petit château du Rau, à Gamarde, mon assez proche voisin. J'avais été parfaitement au courant de leur envoi aux Etats-Unis.

 

Chateau du Rau à Gamarde      Le Rau est très ancien. Petite caverie, on trouve sa trace dès le 10 mars 1313, où Bertrand, seigneur du Rau et du Haget, rend hommage au comte de Tartas, Amanieu d'Albret, pour les dites seigneuries « sous le Devoir » d'une lance avec le fer doré. On voit souvent rendre hommage au suzerain avec le don d'un faucon, ou de gantelets; le fer de lance doré est plus joli, plus rare.

 Ensuite, les seigneurs caviers du Rau sont des Montolieu. Un Jean de ce nom laisse à sa fille Catherine ses maisons et caverie. Elle épouse en secondes noces Jean de Poyanne, capitaine du château de Gamarde. Son fils, Raymond de Poyanne meurt sans enfants en 1515, et la veuve, Marguerite de Domesain hérite de la seigneurie.

Elle est issue d'une très noble famille de Soule, où Domezain se trouve à 10 kilomètres à l'est de Saint-Palais. D'après Jean de Jaurgain, dans La Vasconie, le premier seigneur de ce bourg, Arnaud de Comminges, est fils de Roger Ier, vicomte de Couserans;  il est parent des comtes de Foix et prend part à la défense de Toulouse contre Simon de Montfort, en 1219.


 

M. le Directeur des Archives départementales des Basses Pyrénées, avec la plus grande amabilité, me donne une seconde origine de la famille de Domezain (ou Domesain) d'après les Recherches historiques sur le Pays basque de l'abbé Haristoy (1885) : ce serait Don Espagnol qui fut, en 1203, un des nobles de Soule et Mixe rendant hommage à Sanche le Fort, roi de Navarre, au château de Gramont.

J'avoue avoir une préférence pour la version de Jaurgain, qui donnerait à notre Marguerite le patronyme de Comminges. Mais, de l'une ou l'autre souche, elle était une très grande dame, la plus belle et noble alliance qu'aient contractée les petits seigneurs du Rau.

 

De son héritage chalossais, elle fit la dot de sa nièce, Marguerite de Poyanne-Domesain. Celle-ci est mariée à Bernard du Haa, originaire de Dax. Le Rau passe à leur fils François, personnage suffisamment important pour représenter, le 9 mai 1554, « noble Jean de Lalanne », abbé de Mant, devant le sénéchal des Lannes au siège de Dax. François du Haa épouse en 1562 Claire Chapelain, fille du médecin des feus roi et reine de Navarre

Un fils leur survit, Bertrand, seigneur du Rau, marié à Marguerite d'Oro d'Oeyreluy, vers 1600. L'aîné de leurs enfants, Pierre, sert le roi Louis XIII au siège de La Rochelle (1627). Il y meurt en décembre d'une fièvre pourprée, chez son parent le seigneur de Vignolles, premier maréchal de camp des armées du roi. On sait que les Vignolles étaient de Préchacq, village voisin de Gamarde, et que le plus connu est Lahire, compagnon de Jeanne d'Arc.

 

La soeur de Pierre, Claire du Haa, devient propriétaire des caveries du Rau et de Castagnet ainsi que de la terre du Haget; tout cela est d'un seul tenant et forme environ 25 de nos métairies actuelles. Claire a épousé en 1622 Jean de Fos, conseiller du roi, avocat au présidial de Dax; la famille s'appelle désormais De Fos du Rau. Elle meurt à Dax en janvier 1633; son fils aîné, Pierre, lui succède, marié à Jeanne de Maurian, fille d'un assesseur au sénéchal de Tartas.

 

Puis vient Jean, marié à la fille d'un avocat de Tartas; on le trouve en 1768 comme parrain de l'enfant du chirurgien de Goos, Lassalle, au Pébré. Il est toujours qualifié de seigneur cavier de Gamarde. Un de ses frères est desservant à Escource.

 

Suivent six autres Defos du Rau, dont le dernier, Henri, meurt en 1889, tragiquement. C'était un homme à idées un peu chimériques, resté célibataire, foncièrement bon et généreux. Sa tombe, à Gamarde, porte l'inscription suivante :

 

« Léon-Henri Defos du Rau, le bienfaiteur des pauvres, 1821-1889 ». Par testament, il avait laissé 10000 francs à l'hôpital de Dax, pour les services de vieillards, de femmes et enfants, somme très importante alors. Sa fortune fut partagée entre ses cousins Defos du Rau et sa parenté maternelle, la famille Mesnard de Conichard. Mr Mesnard, avec son gendre et sa fille, M. et Mme Pussarcq, possède toujours le Rau et l'habite.

 

Ils comptent dans leur ascendance un homme qui fut un modèle de fidélité. Né en 1769 (comme Napoléon), le comte de Mesnard fut élève de Brienne (comme lui encore). Très vite attaché à la maison du comte d'Artois, il le suivit en émigration, rentra en France avec lui, assista à la mort du duc de Berry et accompagna Charles X dans l'exil définitif. Celui-ci le donna comme porte-respect à la duchesse de Berry lors de l'équipée de Vendée. On sait comment tourna cette aventure. Mesnard fut capturé à Nantes, emprisonné à Blaye comme Marie-Caroline; mais son âge et son caractère le mirent à l'abri de tout soupçon en ce qui concerne la paternité de la « malencontreuse petite princesse Anna », ainsi que disaient les royalistes consternés.

 

Comme l'on voit, le vieux petit château passait de parent à parent par testament ou apport dotal, sans faire l'objet d'un acte de vente. Toutes ces familles étaient de petite, mais très ancienne noblesse terrienne ou de robe et blasonnaient authentiquement.

 

Le Rau est bâti sur un épaulement de la crête où se trouve le bourg de Gamarde et où court la route actuelle de Pontonx à Montfort. Il domine légèrement un petit vallon emprunté aujourd'hui par la voie ferrée de Dax à Mont-de-Marsan. De la construction primitive subsiste, intacte, une grosse tourelle ronde, à murailles épaisses (0 m 90), qui contient uniquement un superbe escalier à vis, en pierre crème. Cet escalier, après avoir donné accès au premier étage, conduit au vieux grenier, à la magnifique charpente, puis à une salle de guet. De là, on domine une vaste étendue, face aux Pyrénées, que l'on voit presque en entier par beau temps. L'immense moutonnement des arbres ne dépayserait pas les seigneurs d'autrefois, qui avaient à leurs pieds le Haget, une ferme à présent, et le Castagnet, devenu simple quartier boisé.

 

Je n'apprendrai pas à nos collègues que « Haget » veut dire hêtre, et « Castagnet » châtaignier. Notre éminent président d'honneur Elie Menaut, spécialiste de la langue d'oc et du patois landais, pense que   « Rau », (que l'on prononçait « Raou ») veut dire roseau. Et le fait est qu'au pied de la petite éminence se trouve une prairie marécageuse, plus importante jadis; j'y ai vu de gros roseaux.

 

De chaque côté de la tourelle s'élève un corps de bâtiment à un étage et grenier, profond seulement d'une grande salle. Ces corps, reliés par un large vestibule, ont été construits, ou du moins remaniés à la Renaissance. Le grenier et la salle de guet prennent jour par de belles fenêtres à meneaux. Le bâtiment de droite est timbré, au rez-de-chaussée, près de la porte, d'un écu très simple, assez détérioré, que notre vice‑président Charles Blanc pense être celui des du Haa. A côté, dans un cartouche sculpté, une inscription mystérieuse; le nom. de François du Haa, qui vivait en plein XVIème siècle, est suivi par celui de Marguerite de Domesain, sa grand‑tante. En dessous, des initiales : H.G.P.Q.R.

 

M Joseph Defos du Rau entendit un prêtre de Tartas les traduire ainsi: « Honor Gloria Prosperitas Quasi Reginae » (Honneur, gloire, prospérité comme à une reine). Mais, ni lui, ni M. Blanc ne s'en montrent satisfaits.

 

Le docteur Aparisi pensait que le G était mis pour un J, et que la phrase, hommage à la mémoire de Marguerite de Domesain, commençait par « Hic Jacet ».

 

Les toitures de la tourelle, des ailes et mansardes sont très harmonieuses, en tuiles anciennes., à fortes pentes, légèrement incurvées sur les bords. Ce ne sont pas les habituelles toitures landaises; elles sont influencées par le Basco‑Béarn des Domesain.

 

D'importantes dépendances, à droite du château, entourent une grande cour qui pouvait se fermer; elles comprennent, outre les granges, étables, écuries, un très joli four et un beau pigeonnier, privilège et signe de noblesse. Un fossé se devine encore dans le jardin, à gauche; au bout de celui-ci, se trouvait la vieille église paroissiale Saint-Pierre de Gamarde, une église romane avec fresques du XVème siècle; celle du fond, derrière l'autel, représentait « la pesée des âmes », présidée par saint Michel, épée en main. Une des absidioles servait de chapelle privée aux seigneurs du Rau et contenait leur tombe surmontée d'un gisant du XVème

 

Malheureusement, les Gamardais se dégoûtèrent de leur église, trop éloignée du bourg et Henri Defos du Rau s'agaça de voir, le dimanche, défiler tous les fidèles dans son enclos, afin de couper au plus court; le Conseil municipal vota, en 1888, la démolition de Saint-Pierre et la construction de l'église actuelle.

 

Un des plus anciens membres de la Société de Borda s'insurgea contre la destruction d'un beau monument; le baron de Behr, propriétaire du château du Soustra, à Gamarde, dans un quartier plein de noms évocateurs : Saint-Christau, Baylenx, Estibeaux. Il aimait les vieilles pierres, alerta notre société et demanda que fussent au moins sauvés le gisant et les fresques. Il ne fut pas suivi; tout disparut. Seuls, quelques débris de contreforts restent, le long du chemin qui mène à la gare de Gamarde, rappelant à ceux qui passent (et savent) qu'une vieille et jolie église campagnarde se trouvait là.

 

Mais, un peu avant, le château du Rau s'était trouvé trop petit pour ses habitants; il ne comprenait en effet que quatre belles pièces. Entre 1840 et 1850, le père (ou le grand-père) d'Henri Defos du Rau, le fit doubler en profondeur, ce qui le rendit évidemment plus habitable, mais le dota, sur l'allée d'accès, d'une bien vilaine façade. Ce serait à cette époque, d'après une tradition orale paraissant sérieuse, qu'on aurait orné le salon, au rez-de-chaussée de l'aile droite, des peintures dont il a été parlé au début de cette étude. La salle était, certainement et déjà, recouverte de boiseries Louis XVI très simples, de même que les trois autres pièces du vieux bâtiment et que le vestibule du premier étage.

 

De style Louis XVI, disons‑nous; mais il faut se rappeler que la province était toujours en retard sur Paris ; les artisans landais n'ont dû faire que tardivement ce genre de travai.

La salle symétrique de l'aile gauche a gardé, au‑dessus d'une porte, un petit trumeau peint, permettant de se rendre compte de l'oeuvre envolée ; elle constituait, disent ceux qui l'ont vue, un ensemble charmant. Sur la cheminée, une jeune femme s'abritait sous un grand parasol, auprès d'un pin franc ; un homme lui parle et lui offre un gros roseau, un « raou ». Plus loin, la vérité sort du puits ; l'aigle de Jupiter s'apprête à dérober la pêche d'un héron; puis des églises à clochers pointus, un grand château Louis XIII qui ressemble à Poyanne. Le peintre met presque partout un arbre lourd et rond, qui paraît bien être le pin franc, ou pin d'Italie. La tradition veut que cet arbre, privilège des familles nobles, ait averti les protestants qu'ils trouveraient un asile dans la maison voisine.

Un des panneaux les plus curieux représente une chasse au loup, avec deux hommes à cheval, en grandes capotes et hauts tricornes ; trois chiens mordent le fauve qu'un des cavaliers sert au grand couteau de louveterie.

 

Et voici l'histoire du départ pour l'Amérique. En 1929, une dame new-yorkaise et sa fille, propriétaires d'une galerie d'art, vinrent passer l'été en Chalosse. Leurs hôtes les promenèrent et leur firent, entre autres choses, voir le Rau. Les visiteuses tombèrent en arrêt devant les panneaux peints qui, il faut le dire, étaient assez menacés, l'ancien salon des dames du lieu étant devenu un bûcher. Quittant la France, les Américaines donnèrent à une amie mission d'acheter l'ensemble des boiseries et de les envoyer à New‑York. Les emballages furent effectués sur place et transportés immédiatement en gare de Gamarde, sans le moindre nettoyage, la plus petite restauration. Le prix donné, 30 000 francs, représentait la valeur d'une métairie de moyenne importance.

 

C'est la galerie d'art new-yorkaise qui vendit l'oeuvre aux « Schenley Industries ». Mais seulement au bout de deux ans, pendant lesquels beaucoup de choses ont pu se passer. Mr Rexford Stead me signale expressément que les peintures ont été retouchées plusieurs fois.

 

Qui est l'auteur de ces peintures ? . Jusqu'ici, mystère, on en est réduit aux hypothèses. C'est évidemment quelqu'un qui a longtemps séjourné au Rau; quelqu'un qui connaît les fables, la mythologie, les constructions du pays, les clochers pointus de nos églises, l'importance du pin franc. Ses femmes ne portent pas de falbalas mais les costumes du petit monde ; ses hommes sont plutôt étriqués ; l'un d'eux est coiffé d'une sorte de cas­quette qu'on ne peut attribuer à aucune époque ou région pré­cise. C'est un amateur, plutôt qu'un artiste de métier; un décorateur plutôt qu'un paysagiste ; et, on peut le parier, un étranger.

Les Landes ont de tous temps accueilli les exilés : espagnols, portugais, italiens, polonais. Il nous vint des Espagnols, de toutes les catégories sociales, entre la Révolution et le Second empire. Goya lui-même vécut à Dax en 1825, chez l'ancêtre de notre chère et regrettée collègue, Mr Largeteau ; il eut des élèves. Certains panneaux rappellent, en beaucoup plus naïf et maladroit, quelques cartons de tapisseries du grand peintre ou de son beau-frère Bayeu.

Est-ce un Italien ? les frères Mazetti firent école et même souche dans les Landes. Leur métier de sculpteur implique qu'ils savaient dessiner et probablement peindre. Notre collègue Mr Beyrie voit, dans quelques panneaux, des paysages d'Italie; l'un d'eux représente une sorte de Colisée qu'on pourrait croire romain ; et le pin franc vient de ce pays.

Etait-ce un Polonais ? Notre département en reçut un certain nombre entre 1832 et 1850, chassés de leur patrie par les persécutions russes. Presque tous appartenaient à l'armée, ils touchaient de légers secours, exerçaient de petits métiers, et lorsqu'une famille charitable les hébergeait, hommes cultivés ils remerciaient en donnant des leçons, en peignant des portraits. Ma famille possède ainsi toute une série de miniatures de grands-parents et vieilles tantes. Un officier polonais vécut à Mugron. Vint-il au Rau ?..., mystère encore. La chasse au loup dont j'ai déjà parlé me fait irrésistiblement penser à la Pologne par le costume des chasseurs, le paysage qui les entoure.

 

J'ai cherché dans toutes les directions possibles sans trouver la moindre certitude. Si, une pourtant : les panneaux du Rau sont uniques en leur genre; pas une maison de la région ne possède les pareils.

 

Le musée de Saint-Pétersburg, avec juste raison, attache un grand prix, une importance certaine à cet ensemble artistique. A tel point qu'il a délégué auprès de la société de Borda Mrs. Mc Masters, membre de son conseil d'administration. Cette charmante personne et son amie étaient en Chalosse le 15 septembre; elles ont très longuement visité le Rau, pris des photographies, mesuré l'ancien salon, afin de pouvoir le reconstituer en Floride, tel qu'il était jadis à Gamarde. Elles nous ont montré les ravissantes vues en couleurs d'un grand nombre de panneaux.

 

On ne peut qu'admirer, beaucoup ; regretter, un peu; et souhaiter que la providence des chercheurs mette un jour quelqu'un de nous sur la trace du mystérieux peintre décorateur.

 

 

M. BACLER D'ALBE-DESPAX.

 

 

EXTRAIT DU BULLETIN DE LA SOCIETE DE BORDA

1963

 

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